« Pasteur Yves Kéler, retraité de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg d'Alsace
et de Lorraine (ECAAL)/Union des Eglises Protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL)
»

*1939 - † 2018


Judica

Dimanche 11 avril 2011

L’agneau de Dieu

Genèse 22,1-13

Texte de prédication : Genèse 22, 1-14 (TOB)

1Or, après ces événements, Dieu mit Abraham à l'épreuve et lui dit : « Abraham » ; il répondit : « Me voici. » 2Il reprit : « Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai. » 3Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l'holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué. 4Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu. 5Abraham dit aux jeunes gens : « Demeurez ici, vous, avec l'âne ; moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous. »

6Abraham prit les bûches pour l'holocauste et en chargea son fils Isaac ; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s'en allèrent ensemble. 7Isaac parla à son père Abraham : « Mon père », dit-il, et Abraham répondit : « Me voici, mon fils. » Il reprit : « Voici le feu et les bûches ; où est l'agneau pour l'holocauste ? » 8Abraham répondit : « Dieu saura voir l'agneau pour l'holocauste, mon fils. » Tous deux continuèrent à aller ensemble.

9Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches. Il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel au-dessus des bûches. 10Abraham tendit la main pour prendre le couteau et immoler son fils. 11Alors l'ange du SEIGNEUR l'appela du ciel et cria : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici. » 12Il reprit : « N'étends pas la main sur le jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n'as pas épargné ton fils unique pour moi. » 13Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu'un bélier était pris par les cornes dans un fourré. Il alla le prendre pour l'offrir en holocauste à la place de son fils. 14Abraham nomma ce lieu « le SEIGNEUR voit » ; aussi dit-on aujourd'hui : « C'est sur la montagne que le SEIGNEUR est vu. »

NB : la péricope proposée est Genèse 22, 1-13. Il me semble important d’ajouter le verset 14. En effet, ce verset se présente comme un épilogue dans lequel Abraham donne un nom au lieu où se passe l’action. Donner un nom, c’est donner du sens, c’est relire un événement a posteriori. Il me semble important de tenir compte de cette interprétation que le livre de la Genèse lui-même propose du récit.
 
Dieu ne veut pas de sacrifice humain

La grâce et la paix vous sont données de la part de notre Seigneur. Amen

Chers sœurs et frères en Christ,

Notre texte de prédication d’aujourd’hui peut nous sembler à la fois si familier… et si étranger.
Familier parce que nous connaissons bien cette histoire que l’on qualifie habituellement de « sacrifice d’Isaac »… et étranger parce qu’il s’avère difficile d’envisager ce récit autrement qu’une histoire qui nous tient en haleine. En effet, notre texte évoque des images, des pratiques et des logiques qui nous échappent et dans lesquelles il nous est difficile de nous reconnaître. Cet extrait de Genèse 22 nous décrit aussi un visage de Dieu que nous pouvons avoir du mal à reconnaître.

Dieu demande un sacrifice… humain ; et pas n’importe lequel. Dieu demande qu’Isaac soit offert en holocauste, l’enfant de la promesse, l’enfant qui incarne l’alliance que Dieu conclut avec Abraham en lui annonçant, contre toute attente, une descendance. Pourquoi Abraham devrait-il saborder ainsi la bénédiction qu’il a reçue ? Et surtout, pourquoi s’apprête-t-il à passer à l’acte avec cette froideur et cette docilité tout à fait déconcertantes que nous relate le texte ?

Le texte nous dit que Dieu met Abraham à l’épreuve ; d’où le rebondissement et le « stop » qui vient à point nommé. Faut-il comprendre que Dieu pousse l’humain à bout pour chercher son seuil de résistance et s’assurer de son obéissance ? De quel Dieu parlons nous alors ?
Abraham revient couronné de lauriers : il a passé l’épreuve avec succès. Aussi a-t-il été considéré comme père de tous les croyants dans les traditions juive, chrétienne et musulmane, notamment du fait de sa confiance inconditionnelle… pourtant son obéissance aveugle l’a poussé à envisager de tuer son propre fils, visiblement sans scrupules, et à réduire à néant la promesse qui scelle son alliance avec Dieu. Une telle obéissance peut nous faire froid dans le dos dans la mesure où elle évoque une justification récurrente de toutes sortes de massacres : « j’ai fait ce qu’on m’a dit de faire ; j’ai obéi aux ordres ».

Oui, ce texte me semble si familier… et si étranger en même temps… Comment ce « sacrifice d’Isaac désamorcé » peut-il nous rejoindre dans notre quotidien, plus particulièrement dans ce cheminement vers Pâques que nous sommes appelés à vivre en ce temps de Carême ?

Avant d’aller plus avant, il me semble important de nous arrêter au contexte dans lequel s’inscrit ce texte. Au temps de l’Ancien Testament, il y avait des sacrifices humains. On en trouve des traces dans l’Ancien Testament. Par exemple dans le livre des Juges au chapitre 11, nous avons l’histoire du vœu de Jephté, qui promet un sacrifice humain à Dieu s’il gagne la bataille. En Exode 22.28, nous lisons comme commandement de Dieu : « tu me donneras le premier-né de tes fils ».
Autrement dit, nous nous situons dans un environnement culturel avec des religions et des pratiques religieuses qui soit impliquent, soit n’excluent pas les sacrifices humains.

Dans cette perspective, dans la mesure où le fin mot du récit ne réside justement pas dans le sacrifice du fils d’Abraham, mais dans l’appel de l’ange du Seigneur qui fait lever les yeux à Abraham, notre texte de prédication porte un message extrêmement fort dans ce contexte culturel et religieux particulier.

Abraham, père d’un peuple et de tous les croyants, est celui qui essaye effectivement d’aller jusqu’au bout de ce que peut impliquer une pratique religieuse, jusqu’au bout de ce que peut signifier la fidélité et l’obéissance à Dieu.

Et c’est précisément là que la voix de Dieu se fait entendre pour dire « non ». C’est précisément dans cette ambition d’obéissance sans faille que le père de tous les croyants, et tous les croyants avec lui, sont appelés à découvrir un Dieu qui ne veut pas de sacrifice humain.
Dieu ne veut pas de sacrifice humain.

Ce message ne semble pas d’une actualité brûlante… (silence)… et pourtant !
La notion de sacrifice reste actuelle ; sacrifier ne signifie pas forcément tuer dans le sens d’une mise à mort. Dans mon Robert, je lis : offrande rituelle à la divinité, caractérisée par la destruction ou l’abandon volontaire de la chose offerte.

Des sacrifices, nous en faisons, tous les jours : des offrandes, caractérisées par la destruction ou l’abandon, aux divinités des temps modernes.
A chaque fois que nous plaçons la satisfaction de nos envies au-dessus du respect des autres, nous les sacrifions… au dieu « épanouissement et développement personnels », au dieu « argent », ou encore au dieu « profit ».

Combien de sacrifices de la famille à une activité professionnelle… à cause de la reconnaissance qu’un travail apporte dans une société où on existe par ce qu’on produit, ou encore à cause d’une ambition sans limite d’accumuler, toujours plus…

Combien de sacrifices d’enfants, et pas seulement de premiers-nés, à une recherche de liberté ou encore d’absolu dans les relations, recherche qui se solde par l’éclatement de la cellule familiale et une banalisation stupéfiante du divorce…

Et combien de sacrifices d’amitiés au dieu « ambitions »… De même quand des parents forcent leurs enfants à choisir une carrière professionnelle pour réaliser leurs propres ambitions ou pour rattraper ce qu’eux-mêmes ont raté, n’est-ce pas sacrifier des enfants ?
Combien de vies, de peuples entiers sacrifiées au dieu « profit »… ou encore aux fanatismes idéologiques de tous bords ?

Oui, la notion de sacrifice reste actuelle… Pourrait-il du reste en être autrement ?
Le sacrifice répond à un besoin d’être reconnu et d’exister, besoin constitutif de l’être humain. La motivation première du sacrifice ne réside pas dans le maintien de quelque tradition, dans des prescriptions religieuses ou encore dans une recherche de plaisir, mais dans un besoin, profondément ancré en l’être humain, besoin d’exister : exister face à une divinité, ou face à la société… exister tout simplement, fût-ce aux dépens des autres… ou peut-être justement, aux dépens des autres.
De là, ce texte si familier et si étranger de Genèse 22 nous interpelle très directement… pour nous demander de nous abstenir des sacrifices humains.

Quand bien même Abraham était prêt à tout pour exister aux yeux de Dieu, Dieu dit « non », à Abraham, et à nous aujourd’hui : aucun humain ne doit utiliser un autre pour exister. Aucun humain ne doit vivre au détriment d’un autre ; aucun ne doit marcher sur un autre pour se faire plus grand… tout simplement parce nous n’en avons plus besoin. Nous n’avons pas besoin de faire quelque chose pour être reconnus, mais nous sommes reconnus par Dieu.

Le dernier verset de notre texte est significatif à cet égard : Abraham donne un nom au lieu où tout cela se passe ; Abraham nomma ce lieu « le Seigneur voit ». Et le verset de continuer : aussi dit-on aujourd’hui : « c’est sur la montagne que le Seigneur est vu ».

Le Seigneur voit, indépendamment de ce que nous faisons, et de l’ampleur de nos sacrifices. Et parce que le Seigneur voit, nous n’avons pas besoin de sacrifier d’autres pour être, pour exister, parce que nous sommes vus, reconnus, sans contrepartie. Et dans cette confiance, dans cette foi, « le Seigneur est vu », autrement dit, nous pouvons discerner la présence de Dieu… au plus profond de nous-mêmes, dans la force de cette liberté intérieure qui surgit du fait de se savoir vu et reconnu de Dieu… dans la force de cette liberté intérieure qui nous fait nous sentir exister, pleinement.

Abraham était prêt à détruire ce qu’il avait de plus précieux : son fils bien-aimé, cette descendance que la Genèse présente comme à la fois sa plus grande aspiration et le plus grand cadeau que Dieu lui fait. En somme, Abraham était prêt à tout pour exister… à tout… jusqu’à ce qu’il lève les yeux, sur cette montagne qu’il nommera « le Seigneur voit ».

Et nous, n’avons-nous pas les mains pleines de bénédictions et de promesses, de potentiels de vie et d’avenir… de trésors que nous sommes prêts à sacrifier, à détruire dans notre quête d’exister ?
Et nous, n’avons-nous pas besoin de lever les yeux pour nous apercevoir que nous sommes vus, reconnus, que le Seigneur voit et nous fait exister par le regard qu’il porte sur nous ?
Dieu n’a pas besoin de sacrifice humain. Dieu ne veut pas de sacrifice humain.

Et nous n’avons pas besoin de sacrifices humains pour exister ; l’existence se situe entre le voir et l’être vu, dans cet entre-deux qui nous échappe et où pourtant se joue le propre de notre humanité.
[Ad libitum : Qu’en est-il alors du sacrifice du Christ, Agneau de Dieu, pour « racheter les péchés du monde » ? Je pense que le message du texte de Genèse 22 s’applique aussi, et de manière particulièrement percutante, face à la croix. Dieu ne veut pas de sacrifice humain ; Dieu n’a pas besoin de sacrifice humain pour calmer une colère générée par la méchanceté des hommes … mais l’humain a besoin de sacrifices, toujours et encore.

La mort de Jésus « enfonce le clou » de Genèse 22 en manifestant l’absurdité scandaleuse du sacrifice décrit avec lucidité par Caïphe (Jn 18.14) : il est avantageux qu’un seul homme meure pour le peuple…
Le sacrifice du Christ au maintien de pouvoirs religieux et politiques avec les trahisons qui l’accompagnent nous montrent où peut mener une recherche d’existence à tout prix, sans lever les yeux. Là aussi, là encore : à un meurtre, d’un « Fils unique », qui porte en lui les promesses de Dieu, bien plus, le sacrifice de celui qui rayonne le visage de Dieu dans le monde… Mais comme nous le montre le matin de Pâques, quelle que soit l’ampleur de la folie humaine, la grâce de Dieu, ce regard qui fait vivre, demeure, et nous ouvre un avenir possible, quoi qu’il arrive].

Que ce temps de Carême nous permette de lever nos yeux pour nous sentir sous le regard de Dieu, pour voir et pour faire l’expérience de « l’être vu », pour porter un autre regard sur les autres… et sur nous-mêmes… un regard qui s’ouvre sur le matin de Pâques, sur une vie nouvelle, dès ici et maintenant, et au-delà…

Et que la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, garde vos cœurs et vos pensées, en Jésus-Christ. Amen

Cantiques

Alleluia 42/02 (tout particulièrement la 1ère strophe) ;
43/06 (tout particulièrement les strophes 1 et 2).

¼ - Service des Lecteurs – SL – 15 – Chistophe KOCHER – 10.04.2011

Proposition de prière de collecte

Seigneur, le regard bienveillant que tu portes sur nous nous fait exister et nous remplit de vie. Aide-nous à lever les yeux et à porter un regard éclairé par le tien sur le monde, sur nous-mêmes et sur les autres : un regard qui libère et fait vivre… un regard qui se réalise dans le service et l’amour du prochain. Nous t’en prions, exauce-nous, Dieu béni pour les siècles des siècles. Amen


Sources

Lire et dire 49-2001/3, Genèse 22,1-19 : Sacrifice impossible (Le sacrifice d’Isaac), pages 16-30, par Mokoto Ephraïm Leeto, Sejakhosi Cosmas Letsie et Anne-Laure Zwilling.
Predigtstudien 2010/2011, Perikopenreihe III/1, 1 Mose 22, 1-13 : Wenn Gott sich zu widersprechen scheint !, pages 197-204, Andreas Kubik und Martin Zerrath.

Christophe Kocher, Saint-Guillaume

 

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