« Pasteur Yves Kéler, retraité de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg d'Alsace
et de Lorraine (ECAAL)/Union des Eglises Protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL)
»

*1939 - † 2018


Dernier Dimanche de l’année liturgique

La cité éternelle

Dimanche 20 novembre 2005

Luc 12, 41-48


( Série de Prédication III (Predigtreihe III) : nouveaux évangiles )

Les trois paraboles réunies dans ce chapitre prennent tout leur sens : il ne s’agit pas seulement de conseils ou de mises en garde valables pour toutes les circonstances où des hommes et des femmes accomplissent un rôle de service (vigilance, patience, conscience professionnelle,...). Il s’agit bel et bien de l’attitude de foi de ceux qui ont entendu l’annonce du projet de Dieu et qui la prennent au sérieux:
Tout l’Ancien Testament vibrait de cette vigilance attentive. Esaïe, par exemple: « J’attends le Seigneur... J’espère en lui, Moi et les enfants que m’a donnés le Seigneur, nous sommes des signes et des présages en Israël, de la part du Seigneur le tout-puissant » (Es 8, 17 18). Et Michée : « Moi, je guette le Seigneur, j’attends Dieu mon sauveur » (Mi 7, 7). Et les psaumes chantent à l’envi : « J’attends le Seigneur, j’espère en sa parole, mon âme attend le Seigneur, plus qu’un veilleur n’attend l’aurore » (Ps 130) ; « Tu es le Dieu qui me sauve, je t’attends tous les jours » (Ps 2s, s) ; « Le matin, je prépare tout pour toi et j’attends... ! » (Ps s, 4) ; « Mes yeux se sont usés à force d’attendre mon Dieu » (Ps 69, 4).

Le peuple d’Israël n’a pas oublié cette nuit d’Égypte au cours de laquelle Dieu est intervenu « d’une main forte et à bras étendus » Il sait donc d’expérience que c’est jusqu’au milieu de la nuit que le Maître et Seigneur peut venir. Il est donc essentiel de veiller. Comme le dit Pierre, « Le jour du Seigneur viendra comme un voleur » (1 P 3,10). C’est bien le sens de la seconde parabole : « Vous le savez bien : si le maître de maison connaissait l’heure où le voleur doit venir, il ne laisserait pas forcer sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts, c’est à l’heure ou vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »

Les dernières lignes sonnent comme un avertissement, car dans la préparation du retour du Seigneur, chacun de nous a sa responsabilité. Dieu respecte trop la liberté des hommes pour les faire entrer de force dans son royaume, il ne le réalisera pas sans nous. D’où la grandeur de nos vies : il est en notre pouvoir de “hâter” le Jour de Dieu comme dit Pierre (2 P 3). Si bien que tout effort, même modeste, de notre part vers un peu plus d’amour et de paix, contribue   très petitement, peut-être, mais efficacement à la venue de ce Jour. Mystérieusement, nous collaborons à la venue du Jour de Dieu. « Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare il lui confiera la charge de tous ses biens. »

Ainsi le maître a quitté sa maison pour partir en voyage. Il s'est absenté de notre histoire, nous confiant la responsabilité de son héritage, nous assignant un poste de veilleur. Le traumatisme de son départ continue d'endeuiller l'humanité qu'il était venu inviter aux noces de l'Alliance. Sa mort injuste continue de hanter nos consciences et d'enténébrer nos espérances. Mais depuis deux mille ans, depuis ce jour où il s'en est allé par le chemin de la croix, nous privant de sa sépulture et de toute liturgie de deuil, son absence brûle d'une autre présence, son départ a mis en gestation sa nouvelle venue. Et c'est désormais au pays du clair-obscur que nous séjournons, à la frontière de la nuit et du jour.

Nous ne sommes pas des sentinelles au garde-à-vous devant le tombeau de notre fondateur. Il a quitté le pays de l'ombre et de la mort. Il vient dans les prémices de l'aube. Son linceul a l'éclat du jour sans déclin. Et si nous habitons encore la nuit chargée des pièges qui l'ont encerclé, nous ne sommes plus pour autant des enfants des ténèbres. Nous ne sommes plus les plantons de la mort, mais des guetteurs d'aurore qui vivent déjà des promesses du petit matin de Pâques. La consigne est ferme et insistante : « Ce que je vous dis là, je le dis à tous : veillez. » Veiller, c'est d'abord se tenir dans la nuit où nous sommes sans chercher à la déserter au profit des faux jours, des éclairages artificiels et des certitudes superficielles. Habiter la nuit, plutôt que de la fuir en s'abrutissant de sommeil et de drogue. Et il faut y demeurer longtemps pour que le regard s'accoutume à son obscure clarté. Veiller, c'est respecter la nuit, aimer notre condition nocturne, la peupler d'une présence, la remplir d'une attente, d'une intercession fervente, comme on veille un malade, comme jadis on veillait les morts. Mais est-il besoin de le dire, l’expérience de la veille est une épreuve, une épreuve proche de celle de l'insomnie. Le silence nocturne provoque un véritable effroi. Car ce silence, alors même que le monde est endormi, est rempli d'un brouhaha obsessionnel, d'une rumeur assourdissante dont on ne peut être délivré que par le sommeil ou le lever.

Épreuve épuisante en même temps que fécondante : n'est- ce pas dans la nuit qu'ont lieu les grandes créations, n'est-ce pas aux confins du jour que germent les plus beaux projets ? La veille met à nu le désir, elle met l'homme en tension vers la clarté.
Mais sommes-nous des veilleurs ? Nous serions plutôt des couche-tard qui s'affairent et se divertissent jusqu'à épuisement pour n'avoir pas à traverser cette épreuve. Nos nuits deviennent les dépotoirs de journées trop tassées et qui débordent, comme des poubelles, de toutes les aigres fatigues du jour. Veiller, ce serait au contraire se tenir chaque jour à la veille du jour qu'exalte la Bible, jour de Yahvé, jour de notre délivrance. Veiller, ce n'est pas refuser la nuit, mais être tenu en éveil par l'ardent désir de ne pas manquer ce jour de fête: « Voici l'époux ! Sortez à sa rencontre. » On peut parler de Dieu à perdre haleine, dire qu'il existe, dire qu'il est amour, tous ces mots n'ont à peu près aucun sens quand ils se tiennent en deçà du désir de Dieu, du désir de le chercher.

Oui, la vigilance est affaire de désir et disposition du cœur. Mais aurions-nous pu veiller deux mille ans sans que soit restaurée notre attente au livre des Écritures ? Sous le règne tyrannique de la télévision, l'image paraîtra surannée : mais la veille, la veillée, n'est-elle pas le temps privilégié de la lecture commune ? Les Chrétiens, pour ne pas désespérer de la nuit, scrutent les Écritures pour y discerner, comme au premier jour, la promesse d'un avenir pour le monde. Et au long de leur veille, ils refont ce que Jésus fit la veille de sa mort pour anticiper le monde nouveau. La veille dont parle l'Évangile est acte d'espérance. Une espérance qui se nourrit de ce qui la provoque et la met parfois à dure épreuve. Mais que deviendrait notre espérance si elle n'était stimulée par l'irruption de l'autre dans nos vies ou par la brutalité des événements, si elle n'était mise en alerte par l'appel au secours des désespérés qui, tout près de nous, vivent sans foi ni loi, sans travail et sans patrie, sans famille et sans amis ?

Car le désir, il ne suffit pas de le nommer pour le susciter. Le désir ne s'enseigne pas, ne se transmet pas, ne s’inocule pas, ne se commande pas. Il ne s'échange pas, il ne s'achète pas.  Et il y a quelque raison d'être angoissé à la pensée que l'homme d'aujourd'hui puisse être déserté par tout désir, à force de vivre dans une société dite de consommation qui entend combler toutes ses faims, à force de vivre dans la familiarité des technologies qui font reculer chaque jour les limites du possible. Au fond, il n'y a plus rien à désirer, mais tout à savoir, même ce qui se dérobe au savoir. En cherchant à combler les faiblesses de son savoir, chacun ne fait en réalité que tuer en lui le désir par une volonté de savoir. Savoir ce qu'il y a de l'autre côté de la mort en se délectant des témoignages de gens cliniquement morts mais revenus à la vie ; savoir de quoi sera fait demain en consultant l'horoscope du journal ou la voyante du quartier.. Manque de chance, notre Dieu est imprévisible. Il entre toujours dans l'histoire par effraction, comme un voleur, par surprise, à une heure que ne peuvent prévoir ni les états supérieurs de conscience, ni aucune science de l'étrange. Et pour cause, car Dieu est imprévisible au cœur même de la familiarité de la vie. Il fait irruption dans deux événements auxquels personne ne peut échapper et que pourtant nous cherchons tous à escamoter. Je veux parler d'abord de la rencontre du prochain qui survient à tout instant, ce prochain que je n'ai pas choisi, qui s'interpose sur ma route, qui me dérange, me déstabilise, qui m'expulse de moi-même pour me sommer de nouer une rencontre avec lui et de l'aimer tel qu'il est : imprévisible, inattendu comme ce Dieu qui, en Jésus, s'est fait notre prochain, s'est approché de nous. Et puis il y a cet autre événement, le rendez-vous inopiné avec la mort qui nous prend toujours à revers, qui fait éclater la bulle de notre quant-à-soi, qui nous plonge dans l'angoisse du néant, qui nous jette à la figure notre impuissance radicale de créature. Là encore, n'est-ce pas dans la mort de l'homme Jésus que Dieu nous a manifesté son mystère ? Le face-à-face  avec l'autre et le face-à-face avec la mort ont ceci de commun, c'est qu'ils traumatisent notre suffisance, ils nous mettent en présence de ce qui est radicalement autre que nous. Un visage inconnu, une mort inattendue, voilà qui vient rompre le charme d'un petit bonheur sur mesure, briser la trajectoire savamment programmée de notre réussite et secouer tous nos engourdissements.

Si le Chrétien est ainsi tenu en éveil, si l'Église se tient en alerte sur tous les fronts où la dignité et la fragilité de l'homme sont menacées, c'est parce que l'avenir du monde et le destin de nos frères nous causent du souci.

Nous sommes appelés à veiller sur le monde, non pas comme les gardes-chiourmes de la vérité, mais avec la sollicitude amoureuse des parents et des amants qui veillent sur le sommeil de celui ou de celle qu'ils aiment. Et si le souci des autres ne fait pas de nous des insomniaques aigris, c'est parce que nous savons nous en remettre au Dieu qui veille sur nous : « À l'ombre de ses ailes, je ne crains aucun mal. » Alors restons en éveil et soyons des éveilleurs ! AMEN

Jehan Claude HUTCHEN, pasteur


Cantiques :

NCTC  223 -  130 – 224 - 248

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