« Pasteur Yves Kéler, retraité de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg d'Alsace
et de Lorraine (ECAAL)/Union des Eglises Protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL)
»

*1939 - † 2018

 

Antépénultième dimanche de l’année ecclésiastique

Le jour du salut

 
Dimanche 12 novembre 2006

Job 14, 1-6


( Série de Prédication IV (Predigtreihe IV) : nouvelles  épîtres )

Le texte que vous venez d’entendre reproduit les paroles qu’un certain Job a adressées un jour à Dieu.

Job : ce nom a une double signification, et on ne sait pas vraiment quelle est la bonne - mais les deux sont intéressantes et parlantes, puisqu’elles expriment quelque chose sur le personnage de Job et son histoire.

Le nom de Job peut venir soit de l’hébreu Ayav, « ennemi », soit de l’hébreu Eyav, qui signifie littéralement : « Où est le Père ? ». Dans le Coran, où il est également question de Job, son nom s’écrit Ayoub, et il peut être rapproché d’une racine signifiant « le repentant ». Si l’on pense à l’histoire de Job, les deux premières significations, l’ennemi ou bien Où est le père ? sont plausibles et justifiées, et celle du Coran, le repentant, conviendrait également.

Cela dit, Job est sans doute l’un des personnages les plus connus de la Bible, et pratiquement tout le monde, même parmi les non chrétiens (comme la mention du Coran l’atteste), a entendu parler des malheurs et des souffrances de cet homme.
Et si je vous demandais maintenant ce que vous savez de Job, la plupart d’entre vous me citerait sans doute sans hésiter les deux versets du livre de Job que voici :
L’Eternel a donné, et l’Eternel a ôté ; que le nom de l’Eternel soit béni, (1,21) et : Je sais que mon Rédempteur est vivant (19,25).

Ces versets sont eux aussi, comme notre texte de prédication, des paroles venant de la bouche de Job lui-même. Elles témoignent de la foi et de la confiance de Job en Dieu, malgré tout ce qui lui arrive – à tel point que certains commentateurs et lecteurs y voient surtout l’expression d’une forme de résignation de la part de Job.
En ce qui concerne le texte qui est proposé à notre méditation aujourd’hui, il fait partie d’un raisonnement plus long et plus profond, de sorte qu’il faudrait presque lire le chapitre en entier, afin de bien comprendre le contexte, et donc le sens des paroles de Job, car, dans notre passage, il ne saurait être question de résignation.
En fait, le texte de ce dimanche peut être interprété de deux manières différentes, un peu extrêmes et opposées, mais qui font sens toutes les deux ; bien plus, on pourrait même dire que les deux interprétations se complètent.

Le premier sens serait que ces versets représentent un plaidoyer de Job pour lui-même auprès de Dieu : « Tu me fais aller en justice avec toi » (v. 3), autrement dit : « Tu m’obliges à te faire un procès ».

La demande de Job adressée à Dieu dans un langage un peu poétique et symbolique, revient à proposer tout simplement à ce que Dieu - comme le disent les jeunes aujourd’hui dans leur style imagé – que Dieu lui lâche un peu les baskets.
Le raisonnement de Job est à peu près le suivant : « Je suis tellement peu de chose, un être si faible et si fragile, que je ne pourrais te causer, à toi, Dieu, quelque préjudice que ce soit ; quoi que je fasse et où que j’aille, tu me retrouveras toujours et tu seras toujours plus fort que moi ! ».

Ce que Job demande à Dieu, c’est donc juste un peu de répit, un peu comme le salarié qui a travaillé et a été à la peine toute la journée, sait qu’il a droit à la relâche et au repos le soir venu. C’est tout ce que Job demande : simplement que Dieu le laisse respirer un peu librement, qu’il ne soit pas tout le temps sur ses talons, qu’il n’ait pas la main sur lui jour et nuit.

Cela rappellera sans doute à plus d’un d’entre nous cet œil de Dieu inscrit dans un triangle que l’on trouve peint ou inséré dans un vitrail dans beaucoup d’églises, ou encore sur des encadrements de portes de cimetière : cet œil a pour but de rappeler à ceux qui auraient tendance à l’oublier, la permanence de la présence de Dieu auprès de ses créatures, et donc aussi de leur surveillance 24 heures sur 24. Une telle présence et une telle surveillance de chaque instant peuvent être ressenties par les humains comme un véritable harcèlement de la part de Dieu, et elles sont quasi insupportables pour certains. Ainsi, même si cette présence de Dieu se veut finalement positive et pour le bien des hommes de son point de vue, elle peut néanmoins être très difficile à vivre au quotidien pour beaucoup.

Un jour, quelqu’un qui était dans le malheur et la maladie, s’est vu expliquer par un de ses amis, certainement bien intentionné, que sa situation était en fait une preuve de la proximité de Dieu et de son grand amour pour lui. Mais cette personne ne le concevait pas du tout ainsi, puisqu’elle a répondu à son ami : « Eh bien, si c’est cela l’amour de Dieu pour moi, je préférerais qu’il m’aime un peu moins ! ».

Job dit à peu près la même chose à Dieu, en d’autres termes.   
C’est donc bien d’un plaidoyer de Job pour lui-même qu’il s’agit dans ce texte, même s’il semble parler de l’homme en général. Voilà une première manière possible de comprendre le texte.

La deuxième interprétation possible est celle qui revient à voir dans ce passage une protestation, - une protestation qui n’est ni plus ni moins qu’une provocation de Dieu par Job – et d’autres provocations, bien pires, suivront encore dans le livre. Mais Job a bien conscience que l’on ne parle pas ainsi à Dieu, qu’aucune créature, quelle que soit la situation dans laquelle elle se trouve, n’a à parler ainsi à son créateur, c’est pourquoi il essaie d’atténuer ses propos, notamment en parlant pratiquement toujours à la troisième personne : il dit l’homme, ou il, … ; mais tout le monde a bien compris qu’il parle d’abord de lui-même et plaide sa propre cause.

Et même s’il n’est pas sûr d’être vraiment entendu, Job doit au moins être soulagé de pouvoir exprimer ainsi sa colère et ses griefs à Dieu, en le provoquant comme il le fait ; nous savons bien, que de pouvoir exprimer notre colère ou notre plainte nous fait du bien, même si notre situation ne change pas fondamentalement pour autant.
Et puis, il faut bien le dire aussi, la provocation de Job n’est peut-être pas à considérer uniquement comme négative et critiquable pour deux autres raisons.

Tout d’abord, provoquer quelqu’un revient finalement à exprimer que nous le prenons en compte et qu’il existe réellement pour nous. Si donc Job provoque Dieu, cela signifie que Dieu est une réalité, que Dieu existe bel et bien pour Job, et qu’il n’est pas simplement une idée, une illusion, ou le fruit de son imagination. Et peut-être Dieu n’est-il pas choqué par Job, sa créature, qui le provoque et qui reconnaît ainsi implicitement que le Père dans les cieux existe bel et bien pour lui. Nous pourrions alors nous demander si Dieu ne préfère pas, en fin de compte, la provocation à l’indifférence. La provocation est toujours aussi un appel ; elle peut même être une forme de prière.  

Mais alors : ce texte ne serait-il pas un encouragement pour nous à réapprendre à parler à Dieu de différentes manières, sur différents tons, y compris celui de la provocation, surtout lorsque l’eau monte jusqu’à notre cou, lorsque nous sommes dans une terrible détresse et dans un grand malheur ?  

Car provoquer Dieu dans ce genre de situation revient finalement à chercher de l’aide auprès de celui dont nous pensons qu’il est aussi l’auteur ou la source de notre situation et du malheur en question. Nombreux sont ceux qui ont essayé de chercher un remède un peu partout contre les malheurs qu’ils imputaient à Dieu sans cependant jamais trouver ce remède, et qui ont fini par revenir à Dieu lui-même pour lui demander de l’aide. Luther, le réformateur, exprimait cela avec la formule suivante : Deus contra Deum, Dieu contre Dieu. Autrement dit : l’aide ou le salut contre les souffrances que nous estimons venir de lui aussi, ne peut, en dernier ressort, venir que de Dieu lui-même, et de personne d’autre. Si la cause est en lui, le remède vient aussi de lui : telle est aussi la conclusion de Job, comme en témoigne la fin du livre.

Quelle est l’autre raison qui nous permet de dire que la provocation n’est jamais entièrement négative et critiquable, et qu’elle n’est pas refusée ou rejetée par Dieu ?
A la fin de l’histoire de Job nous apprenons que Dieu lui-même dit de son serviteur, après et malgré toutes les contestations et provocations dont il a été l’objet de sa part, que Job a parlé de lui, Dieu, avec droiture (42,7), alors qu’il ne dit pas cela des amis de Job, qui ont pourtant toujours été d’accord avec Dieu et qui ont toujours pris son parti.

D’ailleurs, selon certains penseurs et interprètes du livre de Job, Dieu est encore allé plus loin dans sa réaction à la provocation de Job. Qu’est-ce à dire ?

Ils conçoivent la venue de Dieu sur notre terre en Jésus Christ, son incarnation dans le fils de Marie à Noël, comme la réponse ultime que Dieu a apportée aux cris, aux appels, aux protestations et aux provocations de Job qui se trouvent exprimées dans le texte de prédication de ce jour et ailleurs dans le livre.

Oui, estiment ces penseurs, Dieu se serait senti tellement interpellé, par les paroles de Job, ainsi que de quelques autres personnages bibliques encore - souffrants et provocateurs eux aussi -, qu’il a éprouvé le besoin de s’incarner, de devenir lui-même vrai homme ; en quelque sorte comme pour ressentir de l’intérieur quelle était la vraie condition humaine, et surtout à quels tribulations, malheurs, souffrances et interrogations les humains pouvaient être soumis.

Est-ce que cela ne pourrait pas être une façon, surprenante sans doute pour beaucoup, mais néanmoins plausible, d’expliquer le sens et le message de Noël, et une manière nouvelle de nous interpeller, nous-mêmes et nos contemporains, qui ne comprennent plus toujours le vrai message de Noël ?

Le thème de ce dimanche est « le jour du salut » ; si, comme cela a toujours été dit, la venue du salut est en rapport avec l’invocation, la prière et la foi, le salut pourrait donc venir aussi, – mais cela est généralement moins connu et admis – de la protestation et de la provocation adressées à Dieu.

Et c’est pourquoi ce jour et ce thème de la fin de l’année de l’Eglise sont très directement en relation avec la grande fête de Noël et la naissance du Fils de Dieu, Jésus Christ, que nous allons célébrer bientôt.

Si, à Noël, nous avons aussi une petite pensée pour Job, nous verrons sûrement cette fête sous un autre éclairage, et alors il y a beaucoup de chances pour qu’elle prenne ou reprenne vraiment tout son sens pour nous.

Bernard Kaempf, Weinbourg

Cantiques

ARC 42 : Comme un cerf altéré
ARC 450 : O Jésus notre frère
ARC 456 : Tu vins, Jésus
ARC 353 : Humble et doux Jésus
NCTC 224 : O Dieu caché

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