« Pasteur Yves Kéler, retraité de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg d'Alsace
et de Lorraine (ECAAL)/Union des Eglises Protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL)
»

*1939 - † 2018


10e Dimanche après la Trinité

Le Seigneur et son peuple

Dimanche 20 août 2006

Romains 9, 1-5. 30-10.4

(Série de Prédication IV (Predigtreihe IV) : nouvelles épîtres)

Remarque : Il serait bon de lire aussi le verset 9. 30 qui introduit le deuxième paragraphe, sinon le sens est difficile à saisir.

Chers amis.
Ce passage de la lettre aux Romains est à la fois difficile et  non sans danger, puisqu’il a été utilisé, à travers l’histoire, pour alimenter l’antisémitisme chrétien. Nous devons rester très vigilants dans la lecture de ces phrases. Commençons par voir dans quelles circonstances Paul les a écrites pour mieux comprendre ce qu’il dit des relations entre juifs et chrétiens. Laissons-nous enfin interpeller nous-mêmes par le contenu de son message.

1.    Les circonstances.

Paul est un ancien rabbin, du parti pharisien, il raisonne comme un rabbin et on peut le voir tout au long des chapitres 9 à 11 de la lettre aux Romains. Cette façon de penser ne nous est pas familière du tout.
Paul écrit aux chrétiens de la capitale de l’empire romain. Cet empire était tolérant pour toutes les religions, mais il interdisait les religions nouvelles. La religion juive avait sa place parmi d’autres. Les chrétiens sont apparus au début comme une forme particulière d’un judaïsme très divers. Lorsque chrétiens et juifs se sont séparés, les chrétiens n’ont plus pu profiter de la protection dont bénéficiaient les juifs. S’ils apparaissaient comme professant une religion nouvelle, ils risquaient l’interdiction et la persécution. La lettre aux Romains se place à ce moment un peu critique où Paul explique aux chrétiens de Rome qu’ils doivent se considérer comme se situant encore à l’intérieur du monde religieux  juif. Ils n’étaient donc pas une « nouvelle religion » et avaient le droit d’exister.
Cependant, une cassure s’était produite entre eux et les juifs, et l’apôtre en souffrait beaucoup. Les premiers mots du passage que nous méditons l’expriment bien. Il écrit: « j’ai un chagrin continuel et une grande tristesse dans mon cœur… je souhaiterais même être séparé du Christ pour mes frères, mes parents selon la chair qui sont israélites.. » . Il ne passe pas la séparation à pertes et profits, comme le font  beaucoup de chrétiens aujourd’hui comme par le passé.  Pour lui, la rupture entre chrétiens et juifs est une tragédie qu’il aimerait pouvoir surmonter.

En même temps, il explique aux chrétiens qu’ils doivent aux juifs leur foi, l’alliance, la révélation de Dieu. La nouveauté du christianisme ne valait  en fait pas une rupture. Nous connaissons un parallèle historique dans les années qui ont suivi la réforme protestante du 16° siècle. Les réformateurs étaient catastrophés par le fait que Rome n’avait pas accepté la nouvelle compréhension de la foi donnée par Luther et ils ont essayé de réduire la fracture par de nombreux colloques et dialogues. En outre, dans les confessions de foi du 16° siècle, on insiste sur le fait que le protestantisme a repris les conciles anciens, a gardé la foi de la grande tradition chrétienne et n’a fait que corriger certains abus, ce qui ne valait pas une rupture totale de la communion. Paul défend à peu près le même point de vue face aux juifs.
C’est dans ce contexte que Paul explore les raisons de la rupture.

2.    Les relations judéo chrétiennes selon Paul

Quand nous relisons tranquillement ce que l’apôtre écrit au sujet de cette rupture, nous remarquons qu’il n’y a pas de polémique. D’abord il manifeste un grand respect pour la religion juive. Il est persuadé qu’il ne l’a pas trahie : l’adoption par Dieu, la gloire, les alliances avec Abraham, et Moïse, la loi, le culte, les promesses, les patriarches, tout cela nous le devons aux Israélites. Même Jésus Christ nous vient des juifs « selon la chair », c’est à dire que Jésus en tant qu’homme, avec son éducation, sa culture, sa façon de concevoir la religion, est un vrai juif et pas un chrétien. Les chrétiens ont malheureusement souvent oublié cela et font parfois comme si la foi chrétienne était surgie du néant. Paul nous rend attentifs à nos racines juives.

Puis il en vient au drame de sa vie : le refus de la synagogue de  reconnaître Jésus comme Christ. Il l’a expérimenté à plusieurs reprises et le livre des Actes en raconte  plusieurs épisodes. Paul prêchait dans les synagogues et expliquait la Bible juive, que nous appelons « Ancien Testament ». L’un de ses thèmes courants était que les promesses des prophètes étaient accomplies par Jésus, crucifié à Jérusalem, mais ressuscité par Dieu. Au début, cela n’a pas posé de problèmes particuliers, mais une opposition croissante s’est développée pour chasser de la synagogue ce rabbin qui annonçait un Messie non reconnu par les autorités. Ensuite Paul a insisté pour qu’on accepte par le baptême des païens dans les communautés chrétiennes sans les soumettre à la loi juive. Pour cette raison, les pharisiens, pour qui il fallait observer la loi de façon stricte, l’ont considéré comme un traître.
Dans un premier temps, cela a troublé Paul, mais par la suite, il a considéré qu’au fond, cela pouvait être une chance puisque la porte de la foi et de la vie s’était largement ouverte aux païens et que personne n’allait pouvoir la refermer.

Il a ainsi pu proclamer un christianisme libéré du poids de la loi. En continuant à réfléchir, il en est arrivé à la conclusion qu’il fait partager au début du chapitre 10 :
« les juifs ont du zèle pour Dieu, mais ils manquent de connaissance… car ils n’ont pas compris que Christ est la fin de la loi ».
Il pense que cette situation de séparation va durer un certain temps, permettant à la plénitude des peuples païens de rejoindre le Christ, qui rétablira ensuite  toutes choses.

3. Un défi pour nous.

Nous nous trouvons maintenant 2000 ans plus tard, dans une situation où beaucoup ont oublié les racines juives de la foi chrétienne et où des millions de cadavres, surtout juifs, forment entre nous une montagne de griefs et d’incompréhensions que nous, les chrétiens, ne pouvons pas éliminer par une pirouette.
Paul nous dit que le problème est celui de la place de la loi : le zèle de ses frères juifs pour Dieu les a poussés à croire qu’ils plaisaient à Dieu à cause de leur effort et ils n’ont pas pu admettre que la grâce leur fût offerte gratuitement par Dieu en Jésus Christ. Dans cette tradition inaugurée par Paul, les chrétiens croient que Jésus est la fin de la loi en vue de la justice de tout croyant, ce qui devrait rendre impossibles tout fanatisme et toute vanité religieuse.

Pour cette raison, il ne nous appartient pas de juger les juifs qui font confiance à la loi ou les catholiques qui ont du mal avec la justification par la foi seule. Il vaut mieux nous demander : Est-ce que nous sommes restés fidèles à cet enseignement et à cette foi ? La réforme initiée par Luther a commencé par une protestation contre ceux qui disaient aux chrétiens qu’ils devaient faire des bonnes oeuvres et être remplis de zèle pour Dieu afin d’être sauvés et il a mis en lumière la foi comme source du salut. Est-ce que c’est gagné ? Ce n’est pas sûr, car régulièrement, les Églises tombent dans le légalisme et la morale quand elles veulent dire aux chrétiens ce qu’il faut faire pour être sauvés, au lieu de les laisser goûter la liberté offerte par Jésus Christ.
En fait, dès que nous avons un certain zèle pour Dieu, nous sommes tentés de nous sentir meilleurs que les autres, qui n’ont pas ce zèle, et de penser que nous serons récompensés pour nos bonnes œuvres. Cela est très humain, surtout dans une société où tout se paie et se monnaye. Quand nous sommes confrontés à l’Évangile tel que  Paul et, après lui, Luther l’ont formulé, cela déstabilise : que Dieu rend justes non les gens pieux, mais les impies, que c’est la foi et non les œuvres qui compte, nos efforts pour plaire à Dieu et rendre service au prochain, pour louables qu’ils sont, nous font  courir le danger de l’orgueil et de la prétention d’avoir des droits auprès de Dieu. Tout cela est toujours là, parmi nous et forme un obstacle pour la vraie vie de foi qui reçoit du Christ la bonne nouvelle du salut par grâce.

L’Évangile de la grâce est bonne nouvelle de liberté alors que  nos calculs de mérites enferment et dressent des murs. Tous les fondamentalismes et les fanatismes sont les résultats de la dérive des mérites : je suis bon religieux, cela me donne des droits, en particulier celui de juger les autres, voire de les condamner. Cela a poussé les contemporains de Jésus à crier « crucifie », cela a conduit les croisés à aller tuer du musulman pour gagner le ciel par la conquête du tombeau du Christ. Cela a poussé les antisémites à accuser les juifs de tous les maux et cela a alimenté les guerres de religion.

 Pour cette raison, quand nous lisons ces chapitres de la lettre aux Romains, notre propos ne doit pas être de juger les juifs, mais de nous demander si nous, qui avons été appelés par grâce, faisons mieux que ceux qui organisent des religions totalitaires, dans le passé et maintenant. Paul nous enseigne que la mort et la résurrection de Jésus ont rendu possible une foi vivante et libre. Que cela nous aide à vivre et à considérer comme frères et sœurs les autres, même s’ils sont différents dans leur démarche religieuse, car la reconnaissance, l’amour et le respect mènent plus loin que le mépris et la jalousie, et cela compte aussi pour notre attitude envers les membres du peuple qui a reçu « les promesses, les alliances, la loi et le culte ». Il est malheureux que nous soyons séparés,  prions pour que Dieu réduise la fracture. Amen

Pierre Kempf, Soultzeren

Cantiques possibles :

Arc   33, Réjouis-toi, peuple fidèle
Arc 303, Seigneur, que tous s’unissent
Arc 544, Seigneur, c’est toi notre secours
Arc 622, Si Dieu pour nous s’engage

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